Atelier Mobilité et Résidence, 16 & 17 novembre 2004, CEPED, Nogent-Sur-Marne
La
double résidence des migrants saisonniers au
Burkina :
un dilemme pour la caractérisation univoque de la
résidence des
individus
Par Bonayi
DABIRE (ISSP, ex-UERD)
Problématique
Le Burkina
Faso est un pays fortement marqué par les migrations. Que se
soit pour survivre
(le Burkina est un pays pauvre où assurer le quotidien est
une tâche souvent
ardue) ou pour améliorer ses conditions
d’existences, les Burkinabé ont une
forte propension à migrer. L’émigration
vers la Côte d’Ivoire, pour ce qui est
de la migration internationale, la migration vers l’Ouest et
le Sud-Ouest, et
l’exode rural (principalement vers la capitale
Ouagadougou) sont les principales directions de ces
courants
migratoires. Mais depuis une dizaine d’années, la
migration burkinabé connaît
quelques mutations.
En ce qui concerne
flux internationaux, la Côte d’Ivoire
n’est
plus l’unique destination. Il y a une diversification des
flux. On note par
exemple l’axe migratoire Burkina Faso - Italie qui a pris une
importance remarquable
ces dernières années.
Les flux migratoires
s’intensifient
également avec les pays d’Afrique du Nord,
notamment la Libye. Les migrations
de retour, principalement en provenance de la Côte
d’Ivoire, prennent une
ampleur jamais observée, notamment depuis les
évènements de Tabou en 1999.
Les migrations internes sont
également en mutation. La zone du plateau Mossi
n’est plus la principale zone
de départ des migrations internes. Les nouveaux fronts
pionniers se
développent : La vieille zone cotonnière
(Solenzo etc.) autrefois principale
zone d’accueil des migrants sont aujourd’hui des
zones de départs.
La
migration interne, comme alternative à la longue
période de désœuvrement entre
deux saisons de cultures et surtout comme réponse aux
horizons de plus en plus
difficiles de l’émigration vers la Côte
d’Ivoire, semble prendre de nouvelles
formes et aurait
tendance à se
diversifier et à s’intensifier.
La
situation politique en Côte d’ivoire a
entraîné une migration de retour
important des Burkinabés. Même si aucune
quantification précise n’a pu se
faire, le constat est qu’on a jamais enregistré un
mouvement de retour de cette
ampleur[1].
Il importe
de documenter ces nouvelles réorientations des flux,
analyser les causes et les
conséquences de ces évolutions et leur impact
économique, social et
démographique.
Thème
de recherche
Le thème
sur lequel se focalise la présente recherche concerne les
migrations internes
et plus particulièrement la migration
saisonnière. Cette
migration saisonnière se présente souvent
comme une alternative à l’émigration
internationale, principalement vers la
côte d’Ivoire. Les revenus rapportés de
cette migration saisonnière sont
parfois comparables, sinon plus importants que ceux que rapporte
l’émigration
vers la Côte d’Ivoire.
Dans la
présente recherche nous
nous intéressons aux échanges migratoires
saisonniers entre deux
localités : les provinces de la Bougouriba et du
Ioba d’une part et
la ville de Banfora d’autre part. Pourquoi
ces deux localités ?
D’abord,
par notre vécu, nous connaissons bien ces deux provinces.
Ensuite le phénomène
de la migration saisonnière des ressortissants des provinces
de
la Bougouriba
et du Ioba vers Banfora et Bobo est un phénomène
connu et
souvent évoqué. Lors
d’un séjour à Banfora, le
préfet a eu
à dire qu’à certaines
périodes de
l’année
« il y a plus de Lobi
[2]
et Dagara à Banforah que les autochtones »
.
Ensuite,
depuis l’installation de
la Société
Sucrière de la Comoé (SOSUCO) à
Banfora, cette localité a pris une importance
économique certaine et est devenue une ville qui attire une
main d’œuvre
importante, particulièrement une migration
saisonnière. L’importance de cette
migration saisonnière est due à la
saisonnalité de certaines activités de
l’usine, notamment la coupe de la canne.
La coupe de la canne s’effectue entre novembre
et avril. Les paysans des
contrées limitrophes, après les
récoltes, viennent s’installer dans la ville
comme ouvriers saisonniers, payés à la
journée pour la « coupe de la
canne ». Mais y viennent également des
saisonniers de contrées plus
éloignées.
C’est le cas des originaires des provinces de la Bougouriba
et du Ioba, qui
semblent constituer le gros lot des migrants. Ces migrations respectent
le
calendrier des campagnes agricoles : départ
après les récoltes (à partir
de décembre) et retour avant le début des travaux
agricoles (vers mai-juin).
Très rapidement cette pratique est devenue
systématique et se répète à
chaque
saison entraînant de fait pour les individus
impliqués dans cette dynamique,
une double résidence.
Principales
questions que la recherche va aborder
- Depuis
quand a pris racine cette migration saisonnière ?
- Quelle est
son importance en termes d’individus
impliqués ?
- Quelles
sont les caractéristiques des personnes
impliquées dans les migrations
saisonnières ? S’agit-il des
mêmes personnes, qui effectuent chaque année
cette migration ?
- Quelles
sont les trajectoires de ces migrations ? Existe-t-il des
itinéraires
types ?
- Comment
peut-on caractériser la résidence de ces
individus qui en réalité au cours
de l’année ont résidé
à deux endroits différents ?
- Quel est
l’impact de chaque milieu sur la détermination des
comportements de
l’individu ? Dans le cas des personnes quittant les
zones rurales pour
aller travailler à Banfora (zone urbaine), elles
mènent deux
styles de vie assez différents, et selon
la zone où elles résident au cours de
l’année, certains de leurs comportements
sociaux changent complètement. C’est souvent deux
univers culturels différents
que vivent des saisonniers. Et le passage de l’un
à l’autre sans transition
traduit une capacité d’adaptation incroyable. Dans
son milieu
« habituel de
résidence », le migrant est souvent
marié, alors
que dans son milieu de migration il mène un mode de vie de
célibataire.
- Comment
prendre en compte les deux milieux dans l’analyse des
déterminants comportementaux
de l’individu en matière de
procréation, de santé
d’éducation etc., surtout quand
ces deux
milieux sont tellement contrastés ?
- Quel type
d’interaction existe entre les réseaux sociaux des
deux espaces de vie du
migrant ? et comment le migrant les met-il à profit
indépendamment de son lieu
de résidence ?
Méthodologie
Dans un
premier temps, il s’agit de décrire et de
comprendre le processus migratoire
entre les deux lieux de résidence. A cet effet, il
s’agira de procéder à des
entretiens individuels et à des récits de vie.
Nous
avons distingué deux
types de populations :
1
- Dans le milieu d’origine
(Province de la Bougouriba et du Ioba) :
-
Ceux qui
participent actuellement à ces
migrations saisonnières
- Ceux
qui y ont participé dans le temps et
qui ont arrêté
- Ceux
qui n’ont jamais participé à ce
processus
2
- Dans la zone
d’accueil (ville de Banfora):
-
Des
originaires de la province de la
Bougouriba qui se sont installés définitivement
à Banfora.
- Des
saisonniers dans la zone d’accueil
- Les
autorités administratives de la ville
de Banfora.
L’objectif
est de mener des entretiens dans chaque catégorie de
population.
Dans un deuxième temps, il
s’agit d’essayer de
quantifier le phénomène.
Plusieurs pistes sont
explorées :
- le
dépouillement du registre des employés
temporaires à l’usine : ce
dépouillement peut permettre non seulement de
connaître le faisceau de
provenance des ouvriers, mais aussi de déterminer le volume
de ces
migrations ;
- l’exploitation
des recensements : lors des recensements, ces individus
sont saisis à leur lieu de provenance comme
« des résidents
absents »
et comme « visiteurs »
à Banfora. Le dépouillement des recensements
de 1985, 1990 et 1996 peut permettre une approximation.
Pour la prise en compte de la double
résidence, on considèrera deux
sous-populations :
- ceux qui participent
ou qui ont participé à ce mouvement
saisonnier ;
- ceux qui n’y
ont jamais pris part.
Nous
calculerons des indicateurs différenciés selon
les deux sous-groupes. La
différence pourrait être
considérée comme effet net de la double
résidence.
Quelques
résultats
préliminaires
Nous avons
mené une première série
d’entretiens dans la zone d’origine et
d’accueil en
Août 2004. C’était la période
des travaux agricoles. Il n’a donc pas
été
possible de trouver des migrants saisonniers dans la zone
d’accueil.
Ainsi nous
avons eu deux entretiens avec des saisonniers dans leur village
d’origine, au
moment où ils n’ont pas encore effectué
la migration, et un entretien avec un
ancien saisonnier définitivement installé
maintenant à Banfora. Nous avons eu
également un entretien avec un cadre de l’usine
Sosuco qui emploie ces
saisonniers pour comprendre le mécanisme de
l’emploi et la nature des relations
de travail (type de travail, durée des contrats) entre
l’usine et ces saisonniers.
Nous avons eu un entretien avec le maire de la ville de Banfora sur
l’afflux
des saisonniers dans leur localité.
Ces
entretiens sont encore partiels.
Extrait d’un entretien
d’un migrant
saisonnier (août 2004, Bamako, Diébougou)
Monsieur Palenfo Tjouma
(35 ans :
marié, père de trois enfants, originaire de la
région de Diébougou) fait cette migration
saisonnière entre Banfora et son village depuis une dizaine
d’années. Voici un extrait d’un
entretien que nous
eu avec lui en août 2004 :
Combien
de fois êtes vous allé travailler à
Banfora ?
« Bien avant mon mariage, cela fait bientôt 10 ans,
je vais
chaque année « couper la canne »
à Banfora
entre décembre et avril. J’ai mon matricule
à
l’usine. Quand la période arrive, je me rends
à
Banfora. En général les anciens sont
sûrs
d’être recrutés comme journaliers car
ils ont un
numéro matricule à l’usine. Je reste
quatre ou cinq
mois et je reviens cultiver au village. »
Comment vous
vous logez là-bas ?
« Pour le logement, nous nous organisons avec
d’autres du
même village. Nous sommes trois. On loue une maison. Nous
avons
acheté un réchaud et des ustensiles de cuisine.
On ne
fait pas de différence entre marié et
célibataire.
On fait la cuisine à tour de rôle. A la fin de la
saison,
on rompt le contrat de bail et l’on confie le
matériel de
cuisine et de couchage à une famille,
jusqu’à
la saison prochaine et on retourne cultiver au village. »
Qui est cette
famille à qui vous confiez vos affaires ?
« C’est une famille originaire du village. Le
Monsieur
faisait la navette comme nous. Entre temps il a
épousé
une fille de là-bas et il est resté. Maintenant
il est
employé comme permanent à l’usine. Il
est pointeur.
»
C’est
avec les mêmes personnes que vous vous retrouvez chaque
année ?
« Oui. C’est mieux d’être avec
les mêmes
car on se comprend. Le plus jeune du groupe
n’était pas
avec nous au début. Il nous a rejoint il y a deux ans.
Peut-être que lorsque je serai fatigué je
n’irai
plus couper la canne et ils vont trouver quelqu’un pour me
remplacer pour la location de la maison. Presque toutes les personnes
valides du village se retrouvent ici pour couper la canne à
sucre. Certaines personnes restent à Bobo ».
La
situation de ce saisonnier n’est pas singulière.
Beaucoup de paysans, venant de
localités diverses sont concernés.
L’analyse
des entretiens fait
ressortir les faits
principaux suivants :
Cette
migration saisonnière est structurelle. Les saisonniers sont
des réguliers à
l’usine qui les emploie comme tels (ils ont des
numéros matricules). Les
saisonniers sont sûrs de retrouver leur travail,
d’où l’existence de conditions
pour perpétuer leur migration. De plus,
l’organisation du séjour des
saisonniers (équipement plus ou moins durable) montre
qu’ils ont l’intention de
perpétuer le mouvement. D’autre part, dans
l’entretien avec le chef du
personnel de l’usine, ce dernier a fait ressortir que les
saisonniers n’ont
pas une
stratégie de recherche d’une
embauche définitive. Le contrat saisonnier semble faire leur
affaire.
Le
mouvement n’est pas très récent.
L’interviewé parle d’une dizaine
d’années
qu’il fait ce mouvement.
Ce
mouvement entraînerait une transformation de la composition
et de la structure
de la population dans les deux zones. D’après les
dires de l’interviewé
« Presque toutes les personnes valides du village se
retrouvent à Banfora
pendant la période de la coupe de la
canne », on assisterait à un
transvasement de la population. Les propos du maire de la ville vont
dans le
même sens que les dires de l’interviewé.
On imagine les conséquences la structure
démographique de la population au lieu de départ
et au lieu d’accueil.
Il semble
ne pas exister de structures formelles au lieu de départ et
d’arrivée.
Des
différents entretiens, trois profils se
dégagent :
- ceux
qui sont dans le processus de la
migration saisonnière ;
- ceux
qui faisaient ces migrations
saisonnières et qui a un moment donné ont
interrompu : il
y a lieu de voir parmi ceux-là, ceux qui
sont restés au village et ceux qui ont
migré vers d’autres
contrées ;
- ceux
qui au bout d’un certain moment ont
effectué une migration définitive en
s’installant à Banfora.
Dans
quelles conditions la migration saisonnière se mue en
migration
définitive ?
Quand et
dans quelles conditions un individu met fin à sa migration
pendulaire
vers Banfora ?
L'exposé
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